L’Avent et la question du temps

C’est la fameuse question posée par Saint Augustin au livre XI des Confessions «Quid est ergo tempus?» qui me vient à l’esprit en ces jours de préparation à Noël. Le temps de l’Avent me semble particulièrement adapté pour réfléchir et méditer sur le temps, notamment dans sa dimension subjective et existentielle. Peut-être n’aboutirons-nous jamais à un réponse définitive. «Si personne ne me pose la question, je sais; si quelqu’un pose la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus.» avoue notre Saint. Du moins rejoindrions-nous ainsi tous ceux qui refusent de vivre à la surface du temps, dans la banalité ou le divertissement, au sens de Blaise Pascal.

Tout le monde fait l’expérience du temps comme passé, présent et futur, même si, avec St. Augustin, il faut reconnaître que tous les trois ont une certaine non-existence. En effet, le passé n’est plus, le présent tend à disparaître pour faire place au futur qui, lui-même, n’est pas encore. Le temps est-il donc en tant qu’il tend à ne pas être ? Cette réflexion rejoint sans doute notre expérience d’un temps volatile, souvent trop court et dont nous ne sommes pas maître.

Quel « moment » de ce temps tri-dimensionnel est-ce que je favorise ? Cette question peut expliquer, me semble-t-il, en bonne partie mon comportement général, ma dynamique personnelle ainsi que mon interprétation du monde et de ce qui s’y passe. Ma foi et ma vie de Chrétien non plus n’y échappent.

Il y a les hommes qui donnent une très large importance au passé. Cette année nous avons célébré maints anniversaires, par exemple celui des 60 ans de libération des déportés politiques des camps nazis. Il est important que le monde, que l’Europe, qu’une nation, qu’une association et qu’une personne se souvienne de son passé. L’Eglise célèbre journalièrement l’eucharistie, mémorial de la mort et de la résurrection de Jesus Christ. L’Avent rappele la première venue du Sauveur il y a 2000 ans. Vivre en ayant conscience du passé est indispensable, mais cela seul ne suffit certainement pas.

L’homme du 21ème siècle semble être d’abord l’homme du présent, en ce sens qu’il est de plus en plus gagné par la « révolution médiatique ». De plus en plus de services qui demandaient jadis un certain temps d’attente ou de recherche sont disponibles aujourd’hui instantanément. Le courrier éléctronique en est un exemple éclatant : je n’ai plus besoin d’attendre la levée d’une boîte aux lettres pour que mon message se mette en route vers mon destinataire, et je n’ai plus besoin d’attendre des journées entières que le facteur dépose une lettre venue de l’autre partie du globe terrestre dans ma boîte aux lettres. Par un « click » de ma souris, je peux envoyer ou recevoir un message à la vitesse de la lumière. L’espace-temps réel n’existe pas dans le monde virtuel de l’internet. Cela implique que certaines personnes ne se sentent vraiment à l’aise que s’ils sont connectés au world wide web via leur ordinateur. Il est important qu’on soit au courant de ce qui se passe dans le monde et qu’on sache communiquer avec ses contemporains. L’Avent rappelle que Dieu communique avec l’homme à travers sa Parole annoncée, parfois criée dans nos déserts, et que l’Eglise est essentiellement communion entre Dieu et les hommes ainsi qu’entre les hommes eux-mêmes. Qui dit communion, dit communication au sens profond et humain. Vivre en étant branché sur le présent est indispensable, mais cela seul ne suffit certainement pas.

Il y a finalement ceux qui sont fortement axés sur l’avenir. Certains se projettent tellement dans un futur imaginaire qu’ils en viennent à oublier les réalités présentes et passées. Il y a ceux qui se font des soucis parce qu’ils voient que l’avenir est incertain. Dans le monde des finances, par exemple, on sait que nous allons vers une période mondialement moins florissante. Il y en a qui sont très angoissés devant le futur, d’autres qui, par des pratiques douteuses, essaient d’en savoir plus, d’autres encore qui ne voient pas de sens à leur vie et qui désespèrent devant l’avenir qui s’ouvre devant eux. Jean le Baptiste, par le message qu’il porte, donne un sens à l’avenir de ceux qui veulent l’écouter : « Préparez le chemin du Seigneur » (Mc 1, 3) L’Avent annonce le retour du Seigneur Jésus comme Sauveur et Juge du monde à la fin des temps. Personnellement, comme Chrétiens, nous avons à nous préparer à la rencontre avec lui au jour de notre mort. Vivre en étant tendu vers l’avenir est certes important. Mais cela est dur si on le fait sans foi, seulement comme être-pour-la-mort. Dieu donne un avenir à celui qui croit que par le baptême, plongeon dans la mort et la résurrection du Christ, nous sommes renés de l’eau et de l’Esprit à des êtres-pour-la-vie.

Ce temps de l’Avent pourrait nous rappeler que passé, présent et avenir sont indissociables pour celui qui veut être pleinement homme. Et qu’en est-il de l’éternité? Pour Dieu, c’est une autre échelle du temps qu’il faut considérer, comme Saint Pierre nous le rapelle: « Il y a une chose que vous ne devez pas oublier : Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour » (2 P 3) Mais il y a ce fait incontournable pour le croyant que Dieu a choisi de se faire homme, d’entrer dans notre temps à Noël. « Quid est ergo tempus ? » Ne s’agirait-il pas alors d’un temps transformé de l’intérieur, d’un temps déjà divinisé?

Noël tombant un dimanche, l’Avent 2005 compte quatre semaines pleines, - le plus long temps de l’Avent possible. Ne serait-ce pas là une invitation justement à prendre le temps pour préparer notre éternité ?

Abbé Patrick Muller